Aujourd’hui il n’y a plus de juifs en Algérie. Ils étaient si nombreux dans les temps anciens ! Voici, à travers l’histoire de la KAHENA, le parcours de ces judéo-berbères qui vivaient au VIIème siècle dans cette région du monde, qui s’appelait alors la Numidie.

« Une partie des Berbères professait le judaïsme, religion qu’ils avaient reçue de leurs puissants voisins, les Israélites de la Syrie. Parmi les berbères juifs, on distinguait les DJERAOUA, tribu qui habitait l’Aurès et à laquelle appartenait la KAHENA, femme qui fut tuée par les arabes, à l’époque des premières invasions. Les autres tribus juives étaient les NEFOUSSA, berbères de l’Ifriqiya, les FENDELOUA, les MEDIOUNA, les BEHLOULA, les RHIATA et les FAZAS, berbères du MAGHREB EL AQSA.

 Parmi leurs chefs les plus puissants, on remarqua surtout la Kahéna, reine du Mont Aurès, et dont le vrai nom était Dahia, fille de Tabet, fils de Nicin. Sa famille faisait partie des Djéraoua, tribu qui fournissait des rois et des chefs à tous les berbères descendus d’El-Abter. »

C’est ce que dit Ibn Khaldoun, auteur arabe du XIVème siècle, dans son histoire des berbères.

Lorsque l’on étudie d’autres textes plus anciens d’auteurs, bien souvent arabes, on retrouve régulièrement la trace de cette femme juive qui, au VIIème siècle, tenta de s’opposer à l’avancée de l’Islam en Afrique. De nombreuses familles juives d’Algérie, encore au début du  XXème siècle, parlait avec nostalgie de cette « Judith » éclairée qui ne put résister aux conquérants arabes. Certes le temps passant, les juifs n’étant plus présents en Algérie, la Kahéna n’est connue que de façon anecdotique par le monde hébraïque. Seuls les berbères, surtout ceux des Aurès, la vénèrent aujourd’hui et lui rendent régulièrement hommage. D’ailleurs de nombreuses filles, dans ces milieux, portent le prénom de « Kahina ».

Ainsi cette Kahéna (ou Kahina) est l’ancêtre plutôt éponyme de cette tribu juive, disons judéo-berbère, qui au VIIème siècle, dans les Aurès (mais pas que là), s’opposa à Hassan, le chef des croyants, venu d’Arabie pour apporter la Bonne Parole.

Pour comprendre cette histoire, il faut se rappeler de la situation de la Numidie (Algérie) avant l’arrivée des arabes au VIIè siècle et de l’implication des populations juives dans cette région du monde. Il faut donc  faire un saut important dans le passé et remonter de nombreux siècles en arrière, au temps des phéniciens.

Sémites, occupant initialement, le territoire de Tyr (en gros le Liban d’aujourd’hui), les phéniciens créèrent de multiples comptoirs en Afrique du nord à partir du XIème siècle avant J.C. Durant 9 siècles, ils modelèrent l’Afrique  à leur image, se mêlant progressivement aux populations locales qui adoptèrent leurs us et coutumes. Ils créèrent ainsi Carthage qui rayonna sur tout le bassin méditerranéen.

Les populations juives de Judée d’abord réticentes à l’égard de ces cousins qui pratiquaient le sacrifice humain, les regardèrent par la suite d’un œil plutôt bienveillant et compatissant, lorsqu’ils prirent les armes contre les romains. C’étaient des gens très respectables qui pratiquaient la circoncision, ne mangeaient pas de porc, et leur langue, le punique, était proche de l’hébreu.

Le tournant de l’histoire eut lieu en 146 av J.C. lorsque les phéniciens furent battus par les romains qui devinrent les maitres du pays. Mais 9 siècles de présence phénicienne avaient façonné définitivement une population, en Afrique du nord, très sémitisée, mélange hétérogène de phéniciens et d’autochtones à l’origine difficilement déterminable.

Au début de l’ère chrétienne (et même avant) les juifs durent quittent la Judée, ils se réfugièrent tout naturellement dans cette région du monde pas trop éloignée de la Judée et où vivaient de lointains cousins.

De fait les judéens furent bien accueillis. Ils se retrouvèrent parmi les populations locales, comme un poisson dans l’eau, ils avaient en commun un fond sémitique important, ils détestaient, comme les autochtones, les romains, et les sacrifices humains avaient été interdits depuis plus d’un siècle.

La plupart des textes des auteurs anciens montrent l’importance numérique des juifs à ce moment là. Etaient-ils plus nombreux que les populations locales? C’est possible. Voici ce qu’en dit Saint Jérôme : « les colonies juives forment une chaîne ininterrompue depuis la Mauritanie jusqu’aux indes. »

En attendant, comme le disent là aussi bon nombre d’auteurs anciens, le judaïsme exerçait auprès des populations locales une grande force d’attraction, le christianisme n’en étant qu’à ses balbutiements. Et puis tous avaient en commun le même ennemi, Rome.

Ainsi au début de l’ère chrétienne dans les zones contrôlées par Rome, se trouvaient une population soumise, sédentarisée, pratiquant la culture et le commerce, influencée davantage par le judaïsme que par le christianisme, comme le déploreront les pères de l’église, Saint Augustin en tête. De très nombreux textes l’attestent comme ceux de Saint Augustin, de Tertullien et de Saint Cyprien. (Exemple : Tertullien, dans son traité contre les juifs : « les habitants de la province d’Afrique observent le shabbat, les jours de fête ainsi que les lois alimentaires des juifs ».

TOUT A COTE DE CETTE POPULATION SOUS INFLUENCE ROMAINE, il en existait une autre aussi importante et peut-être même plus, en dehors des limes romains, au sud, en Cyrénaïque, d’influence grecque.

En effet en 320 avant J.C. Ptolémée SOTER, le grec, le successeur d’Alexandre le grand, déporta de Jérusalem vers l’Egypte puis la cyrénaïque plus de 100000 juifs. Ces derniers se multiplièrent formant la majorité de la population, ils créèrent même un Temple à LEONTOPOLIS qui concurrença celui de Jérusalem. Il y avait de très nombreux adeptes qui pratiquaient un syncrétisme juif.

En 115 les juifs de Cyrénaïque se révoltent contre Rome, ils sont battus et doivent fuir dans l’arrière pays, aux confins des steppes présahariennes. Ces tribus, mélange de juifs et païens, turbulentes et nomades, pratiquaient les razzias, elles venaient de découvrir le chameau et elles allaient donner le gros des troupes judéo-berbères qui s’opposèrent plus tard aux arabes avec la Kahéna à leur tête.

Ainsi à la fin de l’empire Romain avant l’arrivée des Vandales, dans  cette Afrique du Nord, deux mondes cohabitent :

1)       celui des villes et des campagnes, calme et plus ou moins paisible, sous influence romaine où le judaïsme arrive encore à rivaliser avec le christianisme

2)       et celui du Sud, monde violent, mouvant, en dehors des limes romains, où un judaïsme primitif, échappant à l’évolution de celui des villes, tente de subsister tant bien que mal.

Et dans ces deux mondes, les textes de nombreux auteurs latins montrent l’importance numérique des juifs et des prosélytes.

Ce rappel historique est essentiel, car à la fin de l’empire romain, les sources deviennent rares et l’histoire plus difficile à appréhender et pourtant les acteurs sont toujours les mêmes. Ce n’est que bien plus tard, que les auteurs arabes reprendront leurs descriptions des évènements avec d’autre mots, d’autres concepts, mais les peuples n’ont pas changé. Ainsi devant ce vide d’écriture, certains se sont engouffrés pour minimiser ou nier la présence juive en Afrique du Nord dans ces temps anciens. Et il faut se porter en faux contre ces affirmations

Tout bascula donc au VIème siècle à l’arrivée des Vandales, qui sonna le glas de l’Empire romain. L’ordre ancien n’existait plus, il ne restait plus rien de ce que Rome avait bâti. Les berbères qu’ils soient païens, chrétiens ou juifs étaient libres. Les tribus du sud remontèrent vers le nord, profitant du chameau, nouvellement introduit dans la région, pour asseoir leur force. L’une des plus puissantes d’entre elles, celle des DJERAOUA, s’installa dans les Aurès. Cette tribu était juive ou tout au moins imprégnée de nombreux éléments juifs.

Lorsqu’un siècle plus tard les Vandales furent chassés par les Byzantins (grecs chrétiens), le monde qui allait bientôt accueillir les Arabes était déjà modelé. Les Byzantins chassèrent dans les montagnes les juifs des villes. Le brassage s’accéléra entre juifs et berbères et beaucoup de berbères judaïsèrent. Il se forma ainsi des tribus judéo berbère un peu partout en Afrique du Nord.

Les Byzantins se cantonnèrent à Carthage et ses environs, laissant le reste du pays aux mains des berbères. Deux tribus émergèrent, celle des Aouréba, chrétienne, liée aux Byzantins de Carthage et celle des Djéraoua, dont Tabet, le chef se trouvait être le père de Dahia ou Dihia, qui deviendra la Kahéna.

Ecoutez, écoutez bien : « Au commencement était Abraham. Au toit immobile il préféra la tente que l’on plante le soir et que l’on arrache le lendemain. Il erra dans la région de Canaan, la parcourant du nord au sud, et se fixa dans ce beau pays qui prit plus tard le nom de Judée. Ce fut là que Dieu lui parla : “ Ta descendance sera aussi nombreuse que les étoiles qui scintillent dans le ciel. ” Ainsi naquirent les fils d’Abraham. L’un d’eux, Isaac, donna naissance à Jacob, qui donna naissance au peuple d’Israël, qui engendra des prophètes et des rois : Saül, le sage parmi les sages, David, le vaillant guerrier qui conquit la Ville sainte, Salomon, le bâtisseur de temples. Hélas, les complots de palais, les compromissions, le manque de discipline et d’unité emportèrent les fils d’Abraham dans la tourmente. Ils capitulèrent, à l’époque d’Hérode, devant ceux que la Bible nomme les Édomites, et que nous appelons les Romains. Jérusalem tomba.

Certains rejoignirent les multiples colonies d’Hébreux dispersées dans le monde. Saadia, qui venait de Judée, s’installa en Cyrénaïque, là où règne aujourd’hui l’islam. Son fils Guerra, notre père à tous, se révolta contre les Romains. La riposte fut terrible. Guerra dut fuir dans le désert avec ses coreligionnaires qui avaient échappé aux massacres, et avec les tribus païennes qui, elles aussi, avaient souffert des Édomites. Ils mirent en commun leurs maigres ressources. Commença alors une longue errance dans ces régions pauvres et hostiles pour ce peuple aux origines mêlées qui allait constituer la puissante tribu des Djéraoua.

Des siècles durant, ils vécurent aux frontières du désert. Rois de la steppe, mangeurs de vent, nos ancêtres, vivant de pillages et de razzias, délaissèrent peu à peu les Écritures saintes, qu’ils finirent par oublier. Lorsqu’on les voyait arriver, on disait : “ Voilà les étrangers, voilà les djéraoua ”, ce mot, en hébreu comme en punique, signifiant “ celui qui vient d’ailleurs ”.

Pendant ce temps, les Romains régnaient en maîtres dans les villes et les montagnes. Ils avançaient en ordre sous le commandement d’un chef suprême, tandis que les bérénes, à commencer par les Ouaréba, se querellaient clan contre clan, incapables de s’unir pour faire face à l’occupant. Bien vite, nos frères se retrouvèrent asservis par les Édomites. Pour leurs nouveaux maîtres, ils construisirent des routes, édifièrent des forteresses, des thermes, des cirques, des maisons. Ainsi vit-on s’élever des villes prospères telles que Mascula, Bagaï, Timgad. Les Romains ne furent pas ingrats : pour manifester leur reconnaissance aux Berbères, ils leur offrirent un arbre. “ Cet arbre est un olivier, leur dirent-ils. Désormais, qu’il soit le symbole de la paix. ” Alors nos ancêtres plantèrent des milliers d’oliviers. Ils fabriquèrent d’énormes pressoirs qui jalonnent encore notre royaume. Tout cela pour le seul profit de l’occupant.

Puis, venus du nord, déferlèrent les hordes des Vandales dévastant le pays, pillant, violant, tuant, tant et si bien qu’ils chassèrent les Romains. Des villes comme Bagaï et Mascula furent brûlées ; nous ne connaissons qu’un pâle reflet de ce qu’elles furent jadis. Mais pour les Djéraoua, ce fut le début de la délivrance. Libérés du joug de l’Édomite, plus rien ne les contraignait à demeurer dans les terres arides du Sud. Prêtant main-forte à l’envahisseur, ils quittèrent les steppes désertiques et remontèrent vers le nord, jusqu’au massif des Aurès.

Ceux qui l’habitaient alors travaillaient la terre et le bois. C’étaient des sédentaires, des bérénes. Nos ancêtres les attaquèrent pour occuper la place. Vaincus, les bérénes partirent. Certains s’arrêtèrent sur les contreforts du massif où ils se remirent à semer et à labourer. Aujourd’hui ils sont nos amis et partagent notre croyance en Yahvé. À compter de ce temps, les Djéraoua devinrent les maîtres de la montagne.

Hélas ! Les Vandales sont à l’image des sauterelles dévorant une région, puis une autre, brûlant tout sur leur passage. Les chrétiens de Constantinople, informés de ces dévastations, s’inquiétèrent pour les comptoirs qu’ils possédaient en Afrique. Ils s’allièrent alors aux bérénes et aux botr pour combattre l’intrus, chassant les Vandales qui quittèrent le pays en l’an 533 pour ne jamais revenir. Les Byzantins, pour remercier les tribus berbères de leur aide, nommèrent Orthaïas, l’ancêtre de Koceila, roi du Hodna, et Afred, l’ancêtre de Tabet, roi des Aurès.

Nos pères devinrent donc les maîtres de l’Aurès oriental sous la protection bienveillante des Byzantins. Mais alors que le lait et le miel coulaient en abondance dans la région, que les grenadiers fleurissaient, que la paix semblait bien établie, Constantinople, oubliant sa promesse, se mit à persécuter les juifs des villes qu’ils contrôlaient. Nombreux furent alors ceux qui vinrent nous rejoindre dans nos montagnes. D’autres émigrèrent en Ibérie, d’autres encore gagnèrent le pays qu’on appelle Sous, au bord de l’océan Vert, près de la ville de Maroc la Rouge. Isolés dans les montagnes, les Djéraoua ne furent pas inquiétés. Mais ils gardaient un œil méfiant sur les Byzantins. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui, même si nos relations avec les Grecs se sont améliorées, nombre d’entre nous continuent de leur refuser leur confiance. »

Voila donc l’histoire des DJERAOUA. La Kahéna, leur souveraine, s’appelait en fait Dahia.

«  Dahia, fille de Tabet, fils de Nicin, fils de Baoura, fils de Meskeri, fils d’Afred, fils d’Ousila, fils de Guerra »

Lorsque l’on sait qu’en hébreu  Guer  est celui qui adhère au judaïsme, que le nom de la tribu Djéraoua, peut aussi se prononcer Gueraoua, avec le mot guer, il est évident qu’il s’agissait là d’une tribu mixte judéo-berbère. Autre élément significatif, les tribus juives d’Arabie que combattit le Prophète étaient appelées : « Kahina », il était donc logique, en arrivant en Afrique que les soldats du Prophète aient appelé la tribu des Djéraoua, tribu Kahina. Ce n’est que plus tard, par extrapolation, qu’on donna le nom de Kahina à Dahia, la fille de Tabet, lorsqu’elle régna sur les Djéraoua. Enfin Tabet, père de la Kahéna, se trouve être le fils de « Nicin », qui n’est autre que le nom typiquement hébraïque mais déformé de Nessim

Quand Dahia prit-elle le pouvoir ? On ne le sait pas exactement, écoutons, là aussi, ce qu’en dit Ibn Khaldoun : Dotée d’une grande beauté, elle était recherchée en mariage par les chefs les plus puissants. Elle repoussa les offres d’un jeune homme que son caractère cruel et ses habitudes de débauche rendaient particulièrement odieux. Son père, chef suprême de la tribu étant mort, ce fut ce prétendant évincé qui fut appelé à lui succéder. Il fit peser sur ses sujets la plus insupportable tyrannie. La Kahéna forma le projet de délivrer son peuple du monstre qui l’opprimait. Elle annonça son mariage avec lui… Et le soir de ses noces, elle lui plongea un poignard dans le sein. La libératrice fut immédiatement proclamée chef par ses compatriotes reconnaissants.

C’est donc au cœur du massif des Aurès, dans le Sud de l’Algérie actuelle, qu’au VIIème siècle vivait la puissante tribu berbère des Djéraoua, de religion juive, dont la Kahéna était la reine, comme le dit Ibn Khaldoun.

Enfant, elle fut délaissée par Tabet son père, chef de la tribu. Elle n’était qu’une femme, «  un de ces êtres futiles, capables uniquement de remplir les chaudrons et d’aller chercher de l’eau au puits. » Malheureuse de cette indifférence, elle réagit en décidant d’être le fils que son père n’avait pas eu.

Son caractère se forgea, se durcit, elle ne se plaisait qu’en compagnie d’une ribambelle de garçons, fascinés par son autorité. Elle disait souvent : «  Je ne serai jamais sous le corps d’un homme comme un fétu de paille. Je serai comme le soc de la charrue qui écrase les pierres. »

Elle dut subir la loi du clan et épouser Moudèh le riche marchand, cet homme laid, gras et cupide. Moudeh est le nom que j’ai choisi dans mon roman, car en fait on ignore son vrai nom.

Tabet mourut et Moudèh lui succéda. Il se montra cruel et tyrannique. Mais sous la pression de son peuple, Dahia tua le tyran. Acclamée par les siens, elle devint leur souveraine sous le nom de la Kahéna, la prophétesse. D’une beauté remarquable et dotée de pouvoirs étranges, elle prédisait l’avenir et guérissait les malades. Crainte et respectée, elle jouissait parmi les siens d’une autorité indiscutée, car elle rendait la justice avec équité, tout en se montrant impitoyable.
Une ère de paix et de prospérité s’installa dans la région. Sage et juste, la Kahéna poursuivit l’œuvre de son père, régnant sur ses sujets avec fermeté, observant la loi de Moïse, même si une partie de son peuple adorait toujours les Dieux des anciens phéniciens. Elle entretint de bonnes relations avec les grecs de Carthage et les autres tribus berbères de la région, qu’elles sont chrétiennes ou païennes.

Didier Nebot